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Les biais cognitifs en entretien d’embauche : comment les identifier et les corriger ?

Article de blog rédigé le 30/07/2025 par : Romain Travert

Photo du responsable de formations entreprises Aptitudes 21, Romain Travert

Responsable de formation professionnelle chez Aptitudes 21, spécialisé dans l’accompagnement des entreprises.

En résumé

🎯 Les biais cognitifs influencent fortement les décisions en entretien d’embauche, souvent à l’insu des recruteurs. Cet article passe explique et donnes des exemple des principaux biais (confirmation, affinité, halo, ancrage, stéréotypes…).

💡 Voici les solutions concrètes pour les limiter :

  • Entretiens structurés
  • Grilles d’évaluation
  • Formation des recruteurs
  • Recrutement à l’aveugle
  • Évaluation collective
  • Outils technologiques
  • Suivi de KPIs.

👉 En instaurant ces pratiques, les entreprises peuvent objectiver leurs décisions, renforcer l’équité et favoriser une vraie diversité des talents.

Introduction

Durant un entretien d’embauche, derrière chaque question posée et chaque réponse, se jouent des mécanismes psychologiques souvent inconscients : les biais cognitifs. Ces raccourcis mentaux, qui nous aident habituellement à traiter rapidement l’information, peuvent ici altérer la perception du recruteur et fausser l’évaluation du candidat.

Cet article se propose de décortiquer les principaux biais cognitifs qui interviennent en entretien d’embauche, en illustrant chacun par des exemples concrets, afin de vous aider à prendre du recul sur vos propres processus de sélection.

17 % des actifs déclarent avoir subi une discrimination liée à l’origine/nationalité/couleur de peau et 18 % liée à la religion au cours de leur vie professionnelle. Source : 17ᵉ Baromètre « Discriminations dans l’emploi », Défenseur des droits – OIT, déc. 2024.

Définition et mécanismes des biais cognitifs

Un biais cognitif est une distorsion systématique de la pensée, née de notre manière d’organiser et de traiter l’information. Plutôt que de peser tous les éléments de façon totalement rationnelle, notre cerveau privilégie certaines données, s’appuie sur des automatismes et des associations rapides.

Plusieurs facteurs déclenchent ces biais : la charge mentale (nombre d’informations à traiter), le stress de l’entretien ou encore les premières impressions. Chacun de nous, recruteurs expérimentés ou débutants, est susceptible d’y être confronté. L’objectif est donc de débusquer ces mécanismes et de comprendre comment ils se manifestent concrètement lors des échanges avec les candidats.

Principaux biais en entretien d’embauche

1. Biais de confirmation

Le biais de confirmation pousse à rechercher, interpréter et retenir les informations qui confirment nos premières impressions ou hypothèses. Par exemple, si lors des premières minutes, un candidat mentionne une expérience en gestion de projet, le recruteur pourra inconsciemment chercher à valider cette compétence en posant des questions orientées, tout en passant sous silence des signaux contraires.

🧠 Exemple : Après avoir lu sur le CV qu’un candidat a travaillé dans une startup, un recruteur va prioriser les anecdotes de flexibilité et d’autonomie, oubliant de challenger la rigueur ou la méthodologie.

2. Biais d’affinité (ou similarité)

Aussi appelé « like me bias », le biais d’affinité conduit à favoriser les candidats qui nous ressemblent : mêmes études, même région d’origine, centres d’intérêt communs… Cette préférence inconsciente crée un climat de confiance facilité, mais elle peut exclure des profils tout à fait compétents et diversifier l’équipe.

🧠 Exemple : Un recruteur amateur de football aura tendance à échanger plus longuement avec un candidat mentionnant ce hobby, glissant naturellement dans un dialogue plus convivial et moins formel.

3. Effet de halo et effet de corne

  • Effet de halo : généralisation d’une qualité isolée (éloquence, sourire, vêtement soigné) à l’ensemble du profil.
  • Effet de corne : l’inverse : une faiblesse perçue (stress visible, hésitations) fait rétroactivement douter de compétences solides.

🧠 Exemple : Un candidat arrivera détendu et bien habillé : le recruteur peut alors surestimer sa capacité à gérer des situations complexes (halo). À l’inverse, une réponse hésitante sur une question technique peut discréditer toute la candidature (corne).

4. Ancrage

L’ancrage se produit lorsqu’une première information sert de référence fixe pour toutes les évaluations suivantes. En entretien, l’ancre peut être un salaire antérieur indiqué sur le CV ou une note interne attribuée dès la lecture de la candidature.

🧠 Exemple : Si le recruteur note « 4/5 » dès l’arrivée sur le CV, il sera plus difficile d’abaisser la note en fin d’entretien, même si les réponses ont finalement déçu.

5. Biais de première impression

L’erreur de première impression fait qu’une poignée de main ferme, un regard assuré ou une tenue soignée influencent très fortement le jugement immédiat du recruteur, avant même d’avoir évalué les compétences.

🧠 Exemple : Un candidat maladroit sur le plan relationnel dès les premières secondes peut être perçu comme peu fiable, malgré un solide bagage technique.

Une étude publiée en juin 2025 par le professeur Michael Chad Hoeppner (Columbia Business School) montre que les 90 premières secondes d’un entretien orientent la décision finale dans 8 cas sur 10, confirmant la puissance du « first-impression bias ». Source : The Economic Times

6. Biais de primauté et de récence

  • Primauté : survalorisation de ce qui est entendu en début d’entretien.
  • Récence : pondération excessive des derniers échanges.

Ces deux biais font que l’information centrale, souvent au milieu, passe parfois au second plan.

🧠 Exemple : La réponse à une question clé posée en milieu d’entretien risque d’être oubliée, car le recruteur retiendra surtout l’introduction et la conclusion de l’échange.

7. Effet de contraste

🧠 Exemple : Un candidat « solide » évalué juste après un profil très décevant voit sa note gonfler injustement.

8. Stéréotypes et préjugés

Les stéréotypes sont des catégorisations sociales (genre, origine, âge) qui filtrent la perception. Ils peuvent conduire à :

  • Sous-estimer les compétences d’un senior jugé « trop cher »,
  • Survaloriser un jeune diplômé « dynamique » sans vérification rigoureuse.

🧠 Exemple : Penser qu’un candidat « très créatif » issu d’une école artistique est mal armé pour la rigueur d’un poste financier, alors que son profil inclut des formations complémentaires solides.

Standardisation du processus

Pour réduire l’influence des biais personnels, il est essentiel de structurer chaque entretien autour d’un cadre commun et transparent.

La méta-analyse Sackett et al., 2023 révèle que les entretiens structurés affichent la validité prédictive la plus élevée de tous les outils (r = 0,42), devant les tests de connaissances métier (r = 0,40). Source : HumRRO

Guides d’entretien structurés

Élaborez un guide contenant :

  • Les compétences et comportements clés à évaluer pour le poste.
  • Les questions ouvertes visant à faire émerger des preuves concrètes (ex. : « Donnez-moi un exemple où… »).
  • La durée et l’enchaînement de chaque bloc thématique (expérience, savoir-être, motivations).

Questions identiques pour tous les candidats

En posant le même set de questions à chaque candidat, vous neutralisez le biais de comparaison et facilitez la comparaison objective des réponses.

Grilles d’évaluation précises et pondérées

Créez des grilles chiffrées, avec :

  • Des critères d’évaluation clairement définis (pertinence de l’exemple, qualité du raisonnement, alignement culturel).
  • Une pondération adaptée selon l’importance de chaque critère.
  • Des espaces pour commentaires factuels, limitant les jugements généraux.

Formation et sensibilisation des recruteurs

  • Ateliers interactifs sur les mécanismes des biais (présentation, quiz, discussions de groupe).
  • Role plays : mises en situation où chaque recruteur incarne tour à tour le candidat et l’évaluateur, suivies de débriefings sur les ressentis et les décisions.
  • Tests implicites (Implicit Association Tests) pour révéler les affinités inconscientes.
  • Sessions de calibration régulières : analyse collective de cas d’entretien passés, mise en évidence des discordances de notation, alignement des référentiels.

Évaluation à plusieurs yeux (panel interview)

Impliquer plusieurs évaluateurs permet de limiter l’impact des biais individuels :

  • Diversité des profils : associez des recruteurs RH, managers opérationnels et, si possible, un tiers (ex. : représentant de la diversité).
  • Rotation des rôles : tour de parole équitable pour poser des questions et prendre des notes.
  • Recueil séparé : chaque évaluateur remplit sa grille avant la discussion collective, évitant ainsi l’influence dès les premiers commentaires.

Le passage d’un intervieweur unique à un panel diversifié réduit l’écart type des notes de 30 % en moyenne (revue OPM – U.S. Office of Personnel Management, 2024), ce qui renforce la cohérence des décisions. Source : U.S. Office of Personnel Management

Notation et échelles comportementales

  1. Comportements attendus : niveau 1 (insuffisant) à 5 (excellent).
  2. Ancrage des notes : pour chaque niveau, une description factuelle (ex. : « Niveau 3 : l’exemple décrit est pertinent, mais manque de chiffres ou de résultats mesurables »).
  3. Formation aux échelles : faire pratiquer les recruteurs sur des exemples fictifs pour harmoniser l’interprétation.

Blind recruitment (recrutement à l’aveugle)

Pour contrer les biais d’affinité et de statut, supprimez ou anonymisez les données non essentielles :

  • Ciblez uniquement les informations liées aux compétences (expériences, résultats chiffrés, projets).
  • Masquez nom, photo, âge, genre, université, et tout indice géographique.
  • Utilisez des outils digitaux ou un secrétariat dédié pour cette étape d’anonymisation.

Feedback structuré et post-mortem des entretiens

Après chaque session de recrutement :

  1. Collecte des grilles : regroupez toutes les évaluations et traduit-les sous forme de tableau comparatif.
  2. Identification des divergences : détectez les critères où les notes diffèrent le plus entre évaluateurs.
  3. Analyse des écarts : organisez une réunion courte pour comprendre l’origine des divergences (biais personnel, critère mal défini, question mal formulée).
  4. Actions correctives : ajustez les guides et ré-entraînez les recruteurs sur les points problématiques.

Suivi des indicateurs de performance du process

Mesurer l’efficacité de vos dispositifs anti-biais est crucial :

  • Inter-rater reliability : taux de cohérence entre évaluateurs (objectif > 0,7).
  • Taux de réussite des nouvelles recrues : comparaison entre performance prévue en entretien et performance réelle à 6 mois.
  • Indice de diversité : évolution de la représentation des profils sous-représentés (genre, origine, âge).

Les entreprises françaises estiment le coût direct d’un mauvais recrutement entre 20 000 € et 50 000 €, et jusqu’à 3 à 4 fois le salaire annuel pour des postes à haute expertise. Source : étude Mercato de l’Emploi & LinkedIn Trends 2024.

Outils technologiques d’aide à la décision

Les solutions digitales peuvent assister le recruteur :

  • Plateformes d’entretien vidéo structuré : enregistrement des échanges, transcription automatique, scoring sémantique des réponses.
  • Logiciels d’analyse sémantique : détection de mots-clés, évaluation de la clarté du discours.
  • Alertes de risque de biais : notifications lorsque la variance des notes est trop élevée ou que le pool de candidats manque de diversité.

Conformité légale et éthique

Pour garantir l’équité et éviter tout contentieux :

  • Assurez une veille réglementaire constante (droits anti-discrimination, RGPD, lois sur l’égalité des chances).
  • Rédigez une charte interne d’éthique du recrutement, validée par la direction juridique, stipulant les engagements de non-biais.
  • Archivez anonymement les données d’entretien et conservez les grilles d’évaluation pendant la durée légale.

Conclusion

La prise en compte des biais cognitifs tout au long du processus de recrutement est un enjeu à la fois humain et stratégique : elle garantit une évaluation plus juste des compétences et favorise la diversité des talents. En combinant guides d’entretien structurés, formation des recruteurs, évaluations multi-yeux et outils d’anonymisation, vous réduisez les distorsions de jugement et renforcez la fiabilité de vos décisions. Le suivi régulier d’indicateurs de performance et une vigilance éthique et juridique viennent consolider ces bonnes pratiques. Ainsi, en instaurant un recrutement plus objectif, vous maximisez vos chances d’identifier les meilleurs profils et de construire des équipes réellement performantes et inclusives.